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Fabrice Flipo

Pour une philosophie politique écologiste

Textuel, 09/2014







Tout le monde ou presque connaît l’état de la planète. Tout le monde sait que le pétrole se raréfie, que les écosystèmes sont soumis à rude épreuve, que le climat change ou que la biodiversité disparaît. Et pourtant rien ne change. Les Verts sont désespérants du mauvais usage qu’ils font des voix qui leur sont destinées. Les associations sont faibles ou inaudibles face aux mastodontes de l’industrie. La déferlante consumériste et productiviste semble ne rencontrer aucun frein sérieux. Pourquoi ? Comment en sortir ?

Ce petit livre a l’ambition d’introduire à la difficulté d’être écologiste (1), sans céder à la fatalité. On ne verra pas ici de récit du quotidien écologiste, les difficultés de circuler à vélo ou en transports en commun, les recettes bio ou les vacances sans avion, il y a de très nombreux ouvrages qui témoignent en ce sens. Ici l’angle est celui de la philosophie sociale et politique. L’écologisme est encore largement absent des théorisations universitaires, on n’y trouve guère que des réflexions larges sur la technique ou sur l’éthique environnementale, pas grand chose qui s’intéresse aux écolos en tant que mouvement social, et reconnaisse une dignité à ses intellectuels organiques. Trois observations permettent de défricher sérieusement le sujet sans pour autant l’épuiser.

La première est la plus banale : les difficultés qui existent pour devenir écologiste sont sérieuses, ce qui interdit de réduire l’écologisme à un simple choix de mode de vie, une démarche individuelle à laquelle le marché pourrait répondre. Les enjeux sont bien plus larges que cela, comme le remarque quiconque prend la mesure de l’inertie du paquebot dans lequel nous sommes englués. Les acquis du mouvement écolo ne sont pas négligeables mais ils sont loin d’être suffisants. Les tendances de long terme, dont les conséquences sont encore peu perceptibles, sont dangereuses. Après avoir activement nié des dangers si contraires à leurs intérêts, les classes dominantes peuvent brutalement changer d’avis et suspendre les libertés, évidemment pour notre bien. Car de leur point de vue, le lampiste (c’est-à-dire le citoyen) a toujours tort : tort de ne pas travailler assez, de ne pas consommer assez, et tort encore de consommer trop.

La seconde observation explique la grande difficulté de la critique sociale à se saisir de l’écologie et de l’écologisme. Deux grandes raisons expliquent cette situation, et elles ne sont pas sans lien l’une avec l’autre. Que faire de « la nature », tout d’abord ? Associée traditionnellement au registre de l’aliénation, il faut du temps et de la pédagogie pour comprendre qu’il n’en est rien dans ce cas-là et qu’au contraire rien n’est plus nécessaire pour l’humanité que les fragiles équilibres de la biosphère. Le marxisme ancré dans la perspective d’une bourgeoisie libérant des forces productives révolutionnaires n’a rien vu venir, conforté en cela par des luttes syndicales laissant souvent peu de place à la critique de l’outil de travail. Les courants les plus récents (postmodernisme, reconnaissance, etc.) ont en général laissé la question de côté et souscrit à la perspective d’une croissance continuée. C’est là la seconde grande raison : la critique sociale a très largement adhéré, au moins de manière implicite, à l’idée que la modernité c’est la croissance. Posant la question de la généralisabilité des modes de vie « développés » (industrialisés), l’écologisme s’est trouvé des alliés plutôt du côté du Sud, où l’on n’a pas toujours reçu la modernité les bras ouverts, comme la révélation de ce que l’on aurait désiré depuis toujours.

La troisième souligne quels sont les repères pour une philosophie écologiste. Marx est encore précieux mais pas forcément là où on l’attendait. C’est la valeur d’usage qui est en cause, plus que le rapport entre travail et capital. Comment se réapproprier nos vies ? Comment les soustraire au productivisme et au consumérisme ? Serge Moscovici et Ivan Illich tracent la voie : des minorités actives qui mettent en place des modes de vie en accord avec la planète et ses habitants. Le contenu du travail doit changer, et donc celui de la richesse. Un premier élément clé dans ce combat est le contrôle de l’information. Voici ce que l’on pouvait lire dans un rapport public sur le secteur des TIC (Technologies de l’Information et de la Comunication), qui représente aujourd’hui 15 % de la consommation électrique française : « Si la forte consommation énergétique des TIC a pu rester discrète pendant les années récentes, son importance commence à être identifiée. (…) Il est ainsi à craindre qu’une réaction des consommateurs n’atteigne l’ensemble du secteur des TIC. Des mesures ciblées, visant à rassurer le consommateur, sont en conséquence de l’intérêt objectif de la profession » (2). Le second élément est la dynamique de la reconnaissance sociale : comment changer de mode de vie sans se trouver « déclassé », exclu, mis au ban par les autres ? La lutte pour le contrôle de la demande prend des formes assez différentes de celles contre l’exploitation.

http://blogs.mediapart.fr/edition/petite-encyclopedie-critique/article/190914/pourquoi-est-il-si-difficile-de-devenir-ecologiste





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